L’orge qui glisse dans les cales
Se mélange se fond
A la musique du port
Comme un coeur en fête
Qui offre sa plus belle parure
Tout se mélange se bouscule
Les départs les horizons
Les bruits du port
L’odeur des céréales, du sel, de l’acier
Du vin caché au fond des cales
De l’eucalyptus du tabac
Et des oranges amères
Des voix vives résonnent
Les verres qui trinquent, débordent
Toujours pressés,
Ces loups de la mer, comme les nouveau-nés
Ils sont attachés par le cordage invisible
A l’horizon bleu
Où naviguent leurs coeurs solitaires
Révolte des dockers
Entre deux verres
Ils revendiquent ils évoquent
Leurs droits, leur colère
Arrivée sonore d’un navire roux
Mêlée aux adieux tendres des voiliers
Quelque allégresse légère
Eclats de rire
Des filles aux yeux chocolatés
Et là à l’ombre des palmiers
Loin des voix sonores
Et des verres qui trinquent
Il y en a qui attendent
Le regard perdu
Le coeur hagard
Ils voudraient s’en aller
Partir
Vers l’horizon lointain
Quitter la vie de poussière
De sueur
Ils attendent en vain
L’eldorado
Le bateau imaginaire
Pour s’en aller
Partir
Quitter le mal de terre
Larguer les amarres
Maggie
de Gilles Vannier
Conte fantastique
C’était l’automne. J’étais venu faire quelques travaux dans ma maison
de campagne, l’ancienne fermette de mon aïeule.
Il faisait nuit et il pleuvait. J’avais faim et ne voulais pas sortir.
Je trouvai dans la cuisine quelques épices et trois plaquettes de
bouillon de boeuf. Je versai de l’eau dans une casserole, y jetai la
plaquette et fis chauffer le tout pour me préparer un frugal bouillon.
Lorsque l’eau fut à ébullition, une silhouette de vache se dessina dans
la vapeur: ses aplombs étaient réguliers, ses flancs creusés comme il
convient pour une bonne laitière, son pis bien implanté et ses quatre
trayons parfaitement conformés. Si elle avait été faite de chair au
lieu de vapeur, elle aurait mérité la médaille d’or au concours
agricole du département.
La forme éthérée s’anima et me dit « Salut Godefroy. Je suis Fleurette,
c’est mon lait qui t’a aidé à grandir. Maintenant que tu es adulte, tu
te nourris de ma viande, c'est ma destinée. Mais puisque tu es mon
favori parmi les hommes j’ai décidé de te donner plus encore. Fais-donc
un voeu et je l’exaucerai ». Je lui demandai des pommes de terre pour
améliorer le bouillon. Aussitôt apparurent cinq pommes de terre
nouvelles de Noirmoutier, celles que je préfère. La soupe fut
excellente.
Le
lendemain soir, j’utilisai la deuxième plaquette pour me préparer un
bouillon. Fleurette apparut de nouveau et je lui ai demandé des pommes
de terre et des oignons. La soupe, préparée avec des pommes de terre de
Noirmoutier et des oignons roses de Roscoff, fut encore meilleure que
la veille.
Le surlendemain, j’utilisai la dernière plaquette de
bouillon. J’avais l’intention de demander en plus des carottes, mais
Fleurette m’apostropha : « Godefroy, c’est la
dernière fois
que je pourrai exaucer un voeu pour toi. N’as-tu rien de mieux à me
demander qu’un peu de légumes ?». Je réfléchis quelque temps, j’avais
vraiment envie de carottes, puis demandai à Fleurette de me trouver une
compagne qui sache faire de bonnes soupes. « Voilà qui est
sage », me dit l’animal avant de disparaître dans les volutes
de
vapeur.
On frappa à la porte d’entrée. J’allai ouvrir. Elle
était devant moi, immobile, sculpturale, et tenait un panier de
légumes. Elle me regardait en silence, puis sourit et dit :
« Je m’appelle Marie ».
Je la fis entrer. Je n’avais
jamais mangé une soupe aussi bonne que celle qu’elle me prépara ce soir
là. J’ai remercié Marie et nous sommes montés nous coucher. Ce soir-là
elle me démontra que ses compétences n’étaient pas que culinaires.
Que
faut-il de plus à un homme ? Je la demandai en mariage. Depuis
ce
jour, nous avons vécu heureux et avons obtenu une nombreuse
descendance. Marie a vieilli mais est toujours magnifique. Mes forces
déclinent mais je suis toujours passionné comme un jeune homme. Et
chaque soir avant de m’endormir, je perpétue notre rituel amoureux,
approchant ma main de sa poitrine pour caresser ses quatre jolis
tétons, si bien conformés.