Escale 

de Sylvia Perovic
Poème

L’orge qui glisse dans les cales
Se mélange se fond
A la musique du port
Comme un coeur en fête
Qui offre sa plus belle parure
Tout se mélange se bouscule
Les départs les horizons

Les bruits du port
L’odeur des céréales, du sel, de l’acier
Du vin caché au fond des cales
De l’eucalyptus du tabac
Et des oranges amères

Des voix vives résonnent
Les verres qui trinquent, débordent
Toujours pressés,
Ces loups de la mer, comme les nouveau-nés
Ils sont attachés par le cordage invisible
A l’horizon bleu
Où naviguent leurs coeurs solitaires

Révolte des dockers
Entre deux verres
Ils revendiquent ils évoquent
Leurs droits, leur colère

Arrivée sonore d’un navire roux
Mêlée aux adieux tendres des voiliers
Quelque allégresse légère
Eclats de rire
Des filles aux yeux chocolatés

Et là à l’ombre des palmiers
Loin des voix sonores
Et des verres qui trinquent
Il y en a qui attendent
Le regard perdu Le coeur hagard
Ils voudraient s’en aller
Partir
Vers l’horizon lointain
Quitter la vie de poussière
De sueur
Ils attendent en vain
L’eldorado
Le bateau imaginaire
Pour s’en aller
Partir
Quitter le mal de terre
Larguer les amarres


Maggie

de Gilles Vannier
Conte fantastique

C’était l’automne. J’étais venu faire quelques travaux dans ma maison de campagne, l’ancienne fermette de mon aïeule.

Il faisait nuit et il pleuvait. J’avais faim et ne voulais pas sortir. Je trouvai dans la cuisine quelques épices et trois plaquettes de bouillon de boeuf. Je versai de l’eau dans une casserole, y jetai la plaquette et fis chauffer le tout pour me préparer un frugal bouillon. Lorsque l’eau fut à ébullition, une silhouette de vache se dessina dans la vapeur: ses aplombs étaient réguliers, ses flancs creusés comme il convient pour une bonne laitière, son pis bien implanté et ses quatre trayons parfaitement conformés. Si elle avait été faite de chair au lieu de vapeur, elle aurait mérité la médaille d’or au concours agricole du département.

La forme éthérée s’anima et me dit « Salut Godefroy. Je suis Fleurette, c’est mon lait qui t’a aidé à grandir. Maintenant que tu es adulte, tu te nourris de ma viande, c'est ma destinée. Mais puisque tu es mon favori parmi les hommes j’ai décidé de te donner plus encore. Fais-donc un voeu et je l’exaucerai ». Je lui demandai des pommes de terre pour améliorer le bouillon. Aussitôt apparurent cinq pommes de terre nouvelles de Noirmoutier, celles que je préfère. La soupe fut excellente.

Le lendemain soir, j’utilisai la deuxième plaquette pour me préparer un bouillon. Fleurette apparut de nouveau et je lui ai demandé des pommes de terre et des oignons. La soupe, préparée avec des pommes de terre de Noirmoutier et des oignons roses de Roscoff, fut encore meilleure que la veille.

Le surlendemain, j’utilisai la dernière plaquette de bouillon. J’avais l’intention de demander en plus des carottes, mais Fleurette m’apostropha : « Godefroy, c’est la dernière fois que je pourrai exaucer un voeu pour toi. N’as-tu rien de mieux à me demander qu’un peu de légumes ?». Je réfléchis quelque temps, j’avais vraiment envie de carottes, puis demandai à Fleurette de me trouver une compagne qui sache faire de bonnes soupes. « Voilà qui est sage », me dit l’animal avant de disparaître dans les volutes de vapeur.

On frappa à la porte d’entrée. J’allai ouvrir. Elle était devant moi, immobile, sculpturale, et tenait un panier de légumes. Elle me regardait en silence, puis sourit et dit : « Je m’appelle Marie ».

Je la fis entrer. Je n’avais jamais mangé une soupe aussi bonne que celle qu’elle me prépara ce soir là. J’ai remercié Marie et nous sommes montés nous coucher. Ce soir-là elle me démontra que ses compétences n’étaient pas que culinaires.

Que faut-il de plus à un homme ? Je la demandai en mariage. Depuis ce jour, nous avons vécu heureux et avons obtenu une nombreuse descendance. Marie a vieilli mais est toujours magnifique. Mes forces déclinent mais je suis toujours passionné comme un jeune homme. Et chaque soir avant de m’endormir, je perpétue notre rituel amoureux, approchant ma main de sa poitrine pour caresser ses quatre jolis tétons, si bien conformés.